Shonen, shojo, seinen, josei : quelle est la différence, exactement ?
La réponse en trois lignes. Shonen, shojo, seinen et josei désignent quatre publics visés par l'éditeur japonais : adolescents, adolescentes, hommes adultes, femmes adultes. Ce sont des cibles commerciales, pas des genres. L'étiquette vient du magazine dans lequel la série a été prépubliée au Japon, et elle ne renseigne ni sur le ton, ni sur le niveau de violence.
On entend « j’aime les shonen » comme on dirait « j’aime le polar ». On oppose le shojo à l’action comme s’il s’agissait de deux rayons opposés en librairie. Le malentendu est massif, et il porte sur la question à laquelle ces quatre mots répondent. Pas « de quoi ça parle », mais « pour qui l’éditeur a-t-il fabriqué ce produit ».
La nuance a l’air de couper les cheveux en quatre. Elle explique pourtant pourquoi Chi, une vie de chat, un manga tout en rondeur sur un chaton perdu, porte au Japon la même étiquette que Berserk.
Ce que contient cette page
- Les quatre catégories, en un tableau
- Comment un éditeur classe réellement une série
- Pourquoi on les prend pour des genres
- Quand une série change de case
- Le Japon dit une chose, la France en dit une autre
- D’où viennent ces mots
- Ce que ça change quand on choisit une lecture
- Questions fréquentes
Les quatre catégories, en un tableau
Les quatre mots viennent du japonais courant. Ce sont des mots de tous les jours, pas du vocabulaire de spécialiste : ils désignent des tranches de la population avant de désigner des livres.
| Catégorie | Écriture et sens littéral | Lectorat visé | Magazine repère | Série parue dedans |
|---|---|---|---|---|
| Shōnen | 少年, « garçon », « adolescent » | garçons, de la fin du primaire au lycée | Weekly Shōnen Jump (Shūeisha) | One Piece |
| Shōjo | 少女, « fille », « adolescente » | filles du même âge | Nakayoshi (Kōdansha) | Sailor Moon |
| Seinen | 青年, « jeune homme » | hommes adultes | Young Animal (Hakusensha) | Berserk |
| Josei | 女性, « femme » | femmes adultes, souvent actives | Kiss (Kōdansha) | Nodame Cantabile |
Une cinquième case existe, plus rarement citée : le kodomo (子供, « enfant »), pour les tout-petits. Doraemon en relève. En France, elle devient volontiers une collection jeunesse.
Les accents circonflexes marquent des voyelles longues en japonais. Écrire « shonen » ou « shōnen », « shojo » ou « shôjo », revient au même. Les deux formes circulent, y compris chez les éditeurs français.
Comment un éditeur classe réellement une série
Au Japon, un manga ne sort pas d’abord en volume. Il paraît chapitre par chapitre dans un magazine épais, imprimé sur papier bon marché, qui rassemble une vingtaine de séries. Ces magazines sont eux-mêmes construits pour un lectorat précis : le Weekly Shōnen Jump vise les adolescents, le Kiss vise les femmes actives. Les volumes reliés arrivent ensuite, une fois assez de chapitres accumulés.
La catégorie d’une série, c’est celle de son magazine. Rien de plus. Glénat, qui édite du manga en France depuis les années 1990, le formule dans les mêmes termes sur son site : « les mangas sont prépubliés au Japon dans des magazines qui, en tant que tels, s’adressent à des cibles spécifiques », et « de ces cibles initiées par les magazines ont découlé les grands genres de mangas ».
Un auteur ne décide donc pas d’écrire un shonen. Il signe avec un magazine, et l’étiquette suit. Ce ciblage se voit d’ailleurs jusque dans l’impression. Les magazines seinen emploient nettement moins de furigana, ces petits caractères phonétiques posés au-dessus des kanji difficiles, parce qu’un lecteur adulte n’en a plus besoin. Un magazine pour collégiens en met partout.
Cinq séries, cinq magazines, cinq surprises
Aucune des cinq étiquettes ci-dessous ne correspond à ce que le contenu laisserait deviner.
| Série | Magazine de prépublication | Étiquette |
|---|---|---|
| Chi, une vie de chat | Morning (Kōdansha) | seinen |
| L'Attaque des Titans | Bessatsu Shōnen Magazine (Kōdansha) | shōnen |
| Tokyo Ghoul | Weekly Young Jump (Shūeisha) | seinen |
| Chainsaw Man | Weekly Shōnen Jump, puis Shōnen Jump+ (Shūeisha) | shōnen |
| Les Enfants de la baleine | Mystery Bonita (Akita Shoten) | shōjo |
Konami Kanata a publié Chi dans le Morning de 2004 à 2015. Le Morning s’adresse à des salariés adultes, et c’est là que le chaton a vécu pendant onze ans. À l’inverse, Hajime Isayama a lancé L’Attaque des Titans en septembre 2009 dans le Bessatsu Shōnen Magazine, un mensuel pour adolescents, et l’a tenu jusqu’en avril 2021. Décapitations comprises.
Pourquoi on les prend pour des genres
La confusion n’a rien d’absurde. Un magazine qui vise des collégiens finit par publier beaucoup d’histoires d’amitié et de tournois ; un magazine pour femmes actives publie beaucoup de récits de bureau et de couple. À force, les corrélations deviennent des réflexes, et le lecteur français reçoit le mot « shonen » comme un synonyme de bagarre.
Le réflexe casse dès qu’on regarde les cas limites. Tokyo Ghoul, avec ses lycéens cannibales, sort d’un magazine pour adultes. Chainsaw Man, sanglant à chaque chapitre, est né dans le Weekly Shōnen Jump. Aucun des deux ne se laisse deviner à la lecture.
Il y a plus embêtant. L’étiquette ne décrit même plus le lectorat réel : Glénat avance qu’un lecteur japonais de shonen sur deux est en réalité une lectrice. L’éditeur en tire une question qu’il pose noir sur blanc sur son propre site, « l’appellation shonen conserve-t-elle toute sa pertinence ? »
Quand une série change de case
Puisque le classement dépend du magazine, il suffit de changer de magazine pour changer de catégorie. Ça arrive.
Vinland Saga en est l’exemple le plus net. Makoto Yukimura lance sa saga viking dans le Weekly Shōnen Magazine en avril 2005. Elle est alors un shonen. En décembre de la même année, elle passe au Monthly Afternoon, un mensuel pour adultes, la cadence hebdomadaire ne tenant pas la route pour une série historique de cette densité. Même auteur, même histoire. Étiquette différente.
Le déménagement de Chainsaw Man obéit à une autre logique. Tatsuki Fujimoto a bouclé sa première partie dans le Weekly Shōnen Jump en décembre 2020, puis relancé la seconde sur Shōnen Jump+, la plateforme numérique de Shūeisha, en juillet 2022. La cible reste la même, le support change.
Ces déplacements racontent quelque chose de concret sur le rythme de travail d’un mangaka. Un hebdomadaire réclame une vingtaine de pages par semaine, un mensuel en réclame quarante par mois. Le second laisse le temps de documenter un décor viking. Le premier laisse le temps de dormir quatre heures.
Le Japon dit une chose, la France en dit une autre
Un éditeur français reprend rarement le classement japonais tel quel. Il achète des droits, construit un catalogue, et range la série là où elle trouvera ses lecteurs ici. Le résultat diffère parfois franchement de l’origine.
- Les Enfants de la baleine, d’Abi Umeda, a paru dans le Mystery Bonita d’Akita Shoten, un magazine shōjo, de juin 2013 à janvier 2023. Glénat l’a publiée en France à partir de janvier 2016 dans sa collection Seinen.
- Ao Ashi, de Yūgo Kobayashi, a paru dans le Big Comic Spirits de Shōgakukan, un magazine seinen, de janvier 2015 à juin 2025. Mangetsu la publie en France depuis mai 2021, et le catalogue français la présente comme un shonen.
- Chi, une vie de chat, seinen japonais, se range chez Glénat dans la collection Kids, avec un sens de lecture occidental et des pages en couleur.
Aucun de ces trois choix n’est une erreur. Un manga de football adolescent parle en France à un public d’adolescents, quel que soit le magazine qui l’a hébergé à Tokyo. L’étiquette imprimée au dos d’un volume français répond donc à une question de vente en France, et à rien d’autre.
Les éditeurs commencent à s’en défaire
Le mouvement est en cours des deux côtés. Le prix Shogakukan, l’une des grandes récompenses du manga japonais, répartissait ses nommés en quatre catégories : enfants, shōnen, shōjo et général. Pour sa 69e édition, dont les nommés ont été annoncés en décembre 2023 et les résultats en janvier 2024, il a cessé de le faire. Les titres ont concouru ensemble.
Glénat a franchi le pas en France le 18 septembre 2024, avec le premier volume de Jaadugar, la légende de Fatima. L’éditeur a retiré le nom de la collection des jaquettes et l’a remplacé par des mots-clés en quatrième de couverture, « pour saisir d’un coup d’œil les sujets abordés ». La mesure ne touche que les nouvelles séries. Et elle s’arrête à la couverture : « les bases de données de nos partenaires impliquent toujours de renseigner la classification traditionnelle », reconnaît la maison, qui ajoute que « le changement est donc en cours mais prendra du temps ».
Le vocabulaire résiste par les tuyaux, autrement dit. Les libraires et les bases bibliographiques réclament une case, alors la case reste remplie.
D'où viennent ces mots
La logique de segmentation par public précède le manga moderne d’un bon demi-siècle. Elle vient de la presse jeunesse japonaise du début du XXe siècle.
Le magazine Shōnen Sekai paraît dès 1895, encore mixte. Les publications réservées aux filles suivent à partir de 1902 avec le Shōjo-kai, puis le Shōjo Sekai en 1906, et les titres pour garçons se referment à leur tour sur leur lectorat. Le Shōnen Pakku publie de la bande dessinée dès 1907, le Shōnen Club naît en 1914. Ces revues contiennent surtout du texte et des illustrations. Le manga y prendra la place petit à petit.
L’après-guerre installe le système tel qu’on le connaît. Côté filles, Nakayoshi paraît en 1954 et Ribon en 1955. Côté garçons, deux hebdomadaires sortent la même année, en 1959 : le Weekly Shōnen Magazine et le Weekly Shōnen Sunday. Le Weekly Shōnen Jump arrive en 1968 et deviendra le magazine de manga le plus vendu du pays.
Les adultes arrivent après
Restait un problème commercial : les lecteurs des années 1950 avaient grandi, et ils n’avaient pas arrêté de lire. Le gekiga, ce courant de récits réalistes et durs né dans les bibliothèques de prêt à la fin des années 1950, avait déjà ouvert la brèche. La cible adulte se formalise dans les années 1960, avec le Weekly Manga Action en 1967 puis le Big Comic en 1968. Le seinen tient sa case.
Les femmes adultes attendent vingt ans de plus. Trois magazines ouvrent le terrain coup sur coup : Be Love chez Kōdansha en 1980, You chez Shūeisha la même année, Big Comic for Lady chez Shōgakukan en 1981. Suivent le Young You en 1987, le Young Rose en 1990, le Feel Young en 1991. Le mot « josei » lui-même s’impose plus tard, à la fin des années 1990, pour prendre ses distances avec les ladies’ comics et leur réputation sulfureuse.
Ce décalage explique une asymétrie qu’on remarque encore en librairie. Le rayon josei français est maigre à côté du rayon seinen. La catégorie a quarante ans de retard sur les autres.
Ce que ça change quand on choisit une lecture
Une fois le malentendu levé, l’étiquette redevient utile. Elle ne dit pas ce que raconte le livre. Elle dit deux choses vérifiables.
Une densité de lecture, d’abord. Un titre issu d’un hebdomadaire pour adolescents découpe son intrigue en chapitres courts, avec un rebondissement toutes les vingt pages, parce que le lecteur doit avoir envie d’acheter le numéro suivant. Un titre de mensuel adulte avance par blocs plus longs et supporte des passages sans action. Question de format imposé, pas de qualité d’écriture.
Un point de vue par défaut, ensuite. Un magazine construit pour des femmes actives sélectionne des récits où le travail et l’argent pèsent réellement sur les personnages. Côté adolescentes, le lycée est le monde entier. La sélection éditoriale laisse une trace, même quand elle ne détermine ni le genre ni le ton.
Le reste, on le fait parler à tort :
- l’étiquette ne dit pas le niveau de violence, comme le prouve le couple L’Attaque des Titans et Chi ;
- elle ne dit pas le genre : on trouve du sport, de l’horreur, de la cuisine et de la romance dans les quatre cases ;
- elle ne dit pas l’âge minimum du lecteur, qui relève en France de l’éditeur et de sa mention de conseil ;
- elle ne dit rien de la qualité du dessin ni de l’ambition du récit.
D’où une conséquence pratique : un shojo se lit très bien à quarante ans, et un seinen à quinze. Ces mots ont été inventés par des services marketing pour caler une grille de magazines. Ils n’ont jamais été des interdictions.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre un shonen et un seinen ?
Le shonen vise les adolescents, le seinen vise les hommes adultes, et la distinction se joue au magazine de prépublication. Les seinen tolèrent en moyenne plus de violence explicite et d’ambiguïté morale. La moyenne souffre beaucoup d’exceptions, dans les deux sens.
Le josei, c’est le seinen des femmes ?
Par symétrie de vocabulaire, oui : seinen désigne le jeune homme, josei désigne la femme. Historiquement, non. Le seinen s’installe dans les années 1960, le josei attend les années 1980, et le mot lui-même la fin des années 1990. Il aura fallu du temps pour qu’elle trouve son nom.
Comment savoir à quelle catégorie appartient un manga ?
Le plus fiable reste le magazine japonais de prépublication, indiqué sur la plupart des fiches de séries. En France, la collection de l’éditeur donne une seconde réponse, qui n’est pas toujours la même. Chez Glénat, depuis septembre 2024, cette mention disparaît des jaquettes des nouvelles séries.
Une même série peut-elle être shonen et seinen ?
Successivement, oui. Vinland Saga a commencé shonen dans le Weekly Shōnen Magazine en avril 2005, puis est devenue seinen en passant au Monthly Afternoon en décembre 2005. Simultanément aussi, entre deux pays : Les Enfants de la baleine est un shōjo japonais publié en collection Seinen par Glénat.
Ces catégories sont-elles en train de disparaître ?
Elles s’effritent aux extrémités. Le prix Shogakukan a supprimé sa répartition par catégories pour sa 69e édition, en 2023-2024. Glénat les a retirées de ses jaquettes en septembre 2024 tout en continuant à les renseigner dans les bases de ses partenaires. Chez les lecteurs, le vocabulaire ne bouge pas d’un pouce.