Lire son premier manga après quarante ans : le livre à ouvrir, et les quinze qui suivent
Un livre, 24 €. Quartier lointain, de Jirô Taniguchi, dans l’intégrale que Casterman réimprime depuis novembre 2022 : un homme de quarante-huit ans s’endort dans un train, se réveille dans son corps de quatorze ans, et se retrouve quelques mois avant la disparition de son père. Les deux tomes tiennent dans ce volume unique. L’histoire se referme. Il n’y a rien à lire avant, rien à lire après.
Le récit a reçu l’Alph-Art du meilleur scénario au festival d’Angoulême en 2003. Sam Garbarski en a tiré un long métrage sorti en novembre 2010, transposé en France, avec des acteurs français. Quelqu’un qui referme ce livre sans avoir rien senti peut classer le dossier manga et passer à autre chose.
Le premier rayon de bande dessinée du pays
Le marché français de la bande dessinée a pesé 790,3 millions d’euros en 2025, pour 62,3 millions d’exemplaires vendus. Les chiffres sont ceux de NielsenIQ BookData, publiés par Livres Hebdo en février 2026. Le manga y compte pour plus d’un exemplaire sur deux.
La méprise s’explique par ce qu’on voit en entrant. Les piles de la rentrée vont aux séries à succès, qui durent depuis dix ans et s’adressent à des lecteurs de quinze. Deux étagères plus loin dorment les livres écrits pour des adultes, chez Cornélius, au Lézard Noir, chez Kana, chez Ki-oon, ou dans la collection Écritures de Casterman, la maison qui édite les albums de Tintin.
Le sentiment d’illégitimité tient sur cette confusion. Personne ne se demande s’il a l’âge de lire un roman japonais.
Le seul critère qui compte au départ
Le nombre de tomes, et si la série est terminée. La donnée ne figure sur aucune quatrième de couverture, elle commande pourtant tout le reste.
Un manga fini se lit comme un roman. La dépense totale se calcule avant d’ouvrir. La médiathèque a des chances d’avoir la collection entière, et l’auteur a construit son histoire pour qu’elle s’arrête quelque part. Bride Stories, de Kaoru Mori, paraît chez Ki-oon depuis 2009 et en est à son quinzième tome. Le dessin y est somptueux, la documentation historique sérieuse, et personne ne sait quand ça finira. Mauvais point de départ.
Le livre à ouvrir, selon ce que vous cherchez
Une seule ligne de ce tableau vous concerne. Celui qui note les quinze titres pour les comparer n’en ouvrira aucun.
Ce que vous cherchez | Le livre | Volumes |
|---|---|---|
Un récit sur la mémoire, l'enfance et le père | Quartier lointain, Jirô Taniguchi, Casterman | 2 tomes, réunis en une intégrale à 24 € |
Un livre à finir ce soir, sans intrigue ni suspense | L'Homme qui marche, Jirô Taniguchi, Casterman | 1 volume, 18 € |
L'après-guerre japonais raconté du côté des civils | Le Pays des cerisiers, Fumiyo Kôno, Kana | 1 volume, terminé |
Une enfance de province, des fantômes et des croyances | NonNonBâ, Shigeru Mizuki, Cornélius | 1 volume |
Manger, décrit sérieusement, sans personnage principal bavard | Le Gourmet solitaire, Masayuki Kusumi et Jirô Taniguchi, Casterman | 1 volume |
Une bande de trentenaires qui ne savent pas quoi faire de leur vie | Solanin, Inio Asano, Kana | 2 tomes, intégrale à 19,90 € |
Une chronique de famille, quatre sœurs, une maison | Kamakura Diary, Akimi Yoshida, Kana | 9 tomes, terminée |
De l'aventure sans le moindre pouvoir surnaturel | Le Sommet des Dieux, Jirô Taniguchi d'après Baku Yumemakura, Kana | 5 tomes, terminée |
Un dessin qui ne ressemble à aucun autre | Chiisakobé, Minetarô Mochizuki, Le Lézard Noir | 4 tomes à 15 €, terminée |
Le monde vu par des enfants placés en foyer | Sunny, Taiyô Matsumoto, Kana | 6 tomes, terminée |
Une comédie savante, Rome antique et bains publics | Thermae Romae, Mari Yamazaki, Casterman | 6 tomes, terminée |
Du jazz, de la sueur, un adolescent et un saxophone | Blue Giant, Shinichi Ishizuka, Glénat | 10 tomes, terminée |
Un roman-fleuve historique, sur le pouvoir et les corps | Le Pavillon des hommes, Fumi Yoshinaga, Kana | 19 tomes, terminée |
Une autobiographie qui ne s'arrange pas | Une vie dans les marges, Yoshihiro Tatsumi, Cornélius | 2 tomes, terminée |
Un témoignage sur l'alcool et la fuite, en mode comique | Journal d'une disparition, Hideo Azuma, Kana | 1 volume, 194 pages |
Cinq livres qui tiennent en un seul volume
L’Homme qui marche rassemble dix-huit histoires courtes de huit pages, prépubliées au Japon entre 1990 et 1991. Un homme sort de chez lui et marche dans son quartier. Il grimpe à un arbre, il suit un chien, il regarde tomber la neige. Rien d’autre n’arrive, et c’est le propos. Casterman le publie depuis septembre 1995, dans une édition à 208 pages vendue 18 €.
NonNonBâ raconte l’enfance de Shigeru Mizuki dans le Japon rural des années trente, auprès d’une vieille femme qui lui décrit les créatures invisibles du village. Cornélius l’a publié en 2006. Il a reçu le prix du meilleur album au festival d’Angoulême l’année suivante, premier manga à l’obtenir.
Le Pays des cerisiers, de Fumiyo Kôno, tient dans un volume et traite d’Hiroshima après la bombe. L’explosion, elle, tient en quelques cases. Tout le reste se passe des années plus tard, dans des vies ordinaires qui continuent avec ça dedans. Kôno a reçu pour cet ouvrage le Grand Prix culturel Osamu Tezuka en mai 2005.
Le Gourmet solitaire suit un représentant de commerce qui s’arrête déjeuner. Il entre, il commande, il mange, il commente en silence, il repart travailler. Masayuki Kusumi a écrit le personnage, Jirô Taniguchi l’a dessiné, et Casterman le publie en France depuis 2005. Une intégrale de 352 pages, parue en novembre 2018, réunit le titre et sa suite pour 29 €.
Journal d’une disparition est le récit par Hideo Azuma de ses propres fugues, de ses années de vie dehors et de son alcoolisme. Azuma dessine tout cela en petits personnages ronds et souriants, ce qui rend la lecture plus difficile, pas plus légère. Kana l’a publié en France en 2007, 194 pages.
Sept séries qu’on peut finir
Le Sommet des Dieux tient en cinq tomes chez Kana, terminés. Taniguchi y adapte un roman de Baku Yumemakura : un photographe retrouve à Katmandou un appareil qui aurait appartenu à George Mallory, disparu dans l’Everest en 1924, et remonte la piste d’un alpiniste japonais solitaire. Patrick Imbert en a tiré un film d’animation franco-luxembourgeois, sélectionné à Cannes en 2021 et récompensé par le César du meilleur film d’animation en 2022.
Solanin se concentre sur Meiko, vingt-quatre ans, qui démissionne d’un travail de bureau sans savoir pourquoi ni pour quoi. Inio Asano l’a écrit en deux tomes, que Kana réunit dans une intégrale à 19,90 € avec deux chapitres bonus et une postface de l’auteur. Asano parlait de la fin de la jeunesse à des gens qui la traversaient. Ça tient encore vingt ans après, avec un autre goût.
Kamakura Diary, d’Akimi Yoshida, tient en neuf tomes chez Kana. Trois sœurs apprennent la mort de leur père, qu’elles n’avaient pas vu depuis quinze ans, et rencontrent à l’enterrement leur demi-sœur de quatorze ans, qu’elles décident d’accueillir chez elles. Hirokazu Kore-eda en a tiré Notre petite sœur, présenté en compétition à Cannes en 2015.
Chiisakobé transpose dans le Japon contemporain un roman d’époque Edo de Shûgorô Yamamoto. Un jeune charpentier perd ses parents et l’entreprise familiale dans un incendie, et entreprend de la relever. Minetarô Mochizuki en fait quatre volumes de 208 pages à 15 € chez Le Lézard Noir, dans un trait épuré qui laisse la moitié de chaque page vide. Le titre a reçu le prix de la série au festival d’Angoulême 2017.
Sunny, de Taiyô Matsumoto, six tomes terminés chez Kana, se passe dans un foyer pour enfants dont les parents ne peuvent plus s’occuper. Le titre vient d’une vieille voiture abandonnée dans la cour, où les gamins s’installent pour partir ailleurs sans bouger.
Thermae Romae repose sur une idée que Mari Yamazaki tire sur six tomes sans jamais l’épuiser : un architecte romain spécialiste des thermes se retrouve projeté dans les bains japonais du vingtième siècle, en rapporte des trouvailles, et fait carrière avec. Casterman publie la série en France, terminée. Le premier tome se vend 8,45 €.
Le Pavillon des hommes demande de l’engagement, dix-neuf tomes chez Kana, mais l’ensemble existe et se termine. Fumi Yoshinaga y invente un Japon d’époque Edo où une épidémie a réduit la population masculine au quart de la population féminine. Les femmes dirigent, les hommes coûtent cher, et le shogun est une femme. Le récit suit plusieurs générations de shogunes successives.
Ce qui bloque, et ce que ça coûte
Le sens de lecture
Un manga se lit de droite à gauche, en commençant par ce qui serait la quatrième de couverture d’un livre français. Les cases suivent la même règle à l’intérieur de la page. C’est déroutant sur le premier chapitre et transparent ensuite, comme la conduite à gauche.
Certains titres ont été retournés à leur première édition française, avant que l’usage ne s’installe. L’intégrale de Quartier lointain réimprimée par Casterman depuis 2022 est dans le sens japonais. Un même livre peut donc exister dans les deux sens selon l’année d’impression, ce qui explique les surprises en occasion.
Le prix
Un exemplaire de bande dessinée s’est vendu en moyenne 12,69 € en France en 2025, tous formats confondus, d’après les mêmes relevés NielsenIQ BookData. Les titres cités ici se situent au-dessus, entre 15 et 29 € : ce sont des livres de plus de deux cents pages, souvent avec jaquette, publiés par de petites maisons. La Cantine de minuit, de Yarô Abe, coûte 19 € le tome au Lézard Noir, et quatorze volumes ont paru.
Le calcul se fait série par série. Quatre tomes de Chiisakobé reviennent à 60 €, soit près de cinq fois le prix moyen d’un album vendu en France. Cinq tomes du Sommet des Dieux, c’est le même ordre de grandeur. Un volume unique de Taniguchi coûte moins de 20 € et se referme.
La médiathèque
Les bibliothèques publiques françaises ont des fonds manga, et elles achètent chez ces éditeurs-là aussi, pas seulement les grosses séries. Emprunter le premier tome de trois titres différents règle d’un coup la question du choix, celle du sens de lecture et celle du budget. C’est surtout la façon la moins chère de découvrir qu’on n’aime pas un livre.
Questions courtes
Faut-il connaître le Japon pour suivre ?
Non. Les éditeurs français ajoutent des notes de bas de page pour les termes qui n’ont pas d’équivalent, et les récits cités ici se comprennent sans rien savoir de plus qu’un lecteur de romans étrangers.
Faut-il regarder les dessins animés d’abord ?
Aucun rapport. Plusieurs de ces livres ont d’ailleurs été adaptés dans l’autre sens, au cinéma en prises de vues réelles pour Quartier lointain et Kamakura Diary, en animation pour Le Sommet des Dieux.
Est-ce qu’on peut sauter un tome ?
Non, sur les séries citées. Elles racontent une histoire continue et ne fonctionnent pas comme les séries de super-héros américaines, où chaque album ouvre une porte d’entrée. En revanche L’Homme qui marche, Le Gourmet solitaire et La Cantine de minuit sont faits de chapitres indépendants et se prennent n’importe où.
Et si le dessin ne passe pas ?
Il faut changer de titre, pas de médium. Le trait de Taiyô Matsumoto dans Sunny, celui de Mochizuki dans Chiisakobé et celui de Mizuki dans NonNonBâ n’ont presque rien en commun. Trois refus successifs indiquent quelque chose. Un seul n’indique rien.
Par lequel commencer, pour de bon ?
Quartier lointain, en un volume, chez un éditeur qu’on connaît déjà si on a lu de la bande dessinée franco-belge. C’est un livre sur un homme de quarante-huit ans qui regarde ses parents en adulte pour la première fois. La question de savoir si le manga est encore de son âge ne se pose plus après trente pages.