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Scan, raw, scanlation : la différence, et ce qu'en dit la loi française

Kenji · 15 min de lecture
Scan, raw, scanlation : la différence, et ce qu'en dit la loi française

La réponse en trois lignes. Une raw est la planche japonaise d'origine, telle qu'elle a paru, sans traduction. Un scan est cette planche numérisée. Une scanlation, ou scantrad en français, est cette même planche nettoyée, traduite et relettrée par une équipe de fans. Côté droit français, la numérisation sans accord et la traduction sans accord sont deux atteintes distinctes, prévues par le même article L122-4 du code de la propriété intellectuelle, et le fait de ne rien gagner à l'opération ne change rien à leur qualification.

Le vocabulaire s’est fixé dans les forums, jamais ailleurs, et il en garde le flou. « J’ai lu le scan », « je lis en raw », « la scanlation est sortie » : les trois phrases circulent comme si elles disaient la même chose. Elles décrivent trois états d’un même chapitre, séparés par plusieurs heures de travail et par des personnes différentes.

La distinction commande la réponse juridique. Reproduire une œuvre et la traduire sont deux prérogatives distinctes de l’auteur, et le scantrad les heurte toutes les deux.

Ce que contient cette page

Trois mots, trois objets

TermeCe que c'estLangueQui le produit
RawLa planche d'origine, non traduite, telle qu'elle a paru au Japonjaponais (ou coréen, chinois selon l'œuvre)l'éditeur, puis celui qui la numérise
ScanL'image numérisée de cette plancheidentique à la rawun lecteur équipé d'un scanner, ou un fichier récupéré en ligne
ScanlationLa planche nettoyée de son texte japonais, traduite, relettréefrançais, anglais, espagnol…une équipe de fans, dite « team »
ScantradLe mot français pour la même chose, contraction de « scan » et « traduction »françaisidentique

« Scanlation » est un mot-valise anglais, formé sur scan et translation. « Scantrad » est sa version française, construite sur le même principe. Les deux désignent l’objet fini et la pratique qui le produit. Aucun des deux ne désigne la planche japonaise seule.

Une raw n’est pas traduite. C’est son intérêt même : elle paraît quelques heures après la sortie japonaise, quand une traduction, même bâclée, demande un jour ou deux. Des lecteurs qui savent lire le japonais la préfèrent pour une autre raison, moins pressée, celle d’avoir le texte de l’auteur sans passer par le choix d’un traducteur.

Comment une raw devient une scanlation

Une équipe de scantrad se répartit cinq fonctions, décrites dans les mêmes termes par les teams francophones qui recrutent.

  • Le fournisseur de raw ouvre la chaîne. Il récupère le chapitre dans sa langue d’origine, soit en le trouvant en ligne, soit en numérisant lui-même la revue ou le volume qu’il possède. La qualité de tout ce qui suit dépend de la sienne.
  • Le cleaner travaille sous Photoshop ou GIMP. Il efface le texte des bulles, corrige les défauts d’impression et redessine les fonds que masquaient les onomatopées et les textes hors bulle. Cette dernière partie est la plus longue.
  • Le traducteur traduit case par case, en cherchant l’équivalent des jeux de mots qui ne passent pas d’une langue à l’autre.
  • Le checkeur reprend la traduction : orthographe, contresens.
  • L’éditeur replace le texte validé dans les bulles nettoyées, choisit les polices, gère le sens de lecture.

Cinq personnes, donc, pour une vingtaine de pages, et un délai qui se compte en heures quand l’équipe court après une sortie hebdomadaire. Le rythme explique la variabilité de qualité d’une équipe à l’autre : entre une traduction depuis le japonais relue par un checkeur et une retraduction pressée depuis une version anglaise, il n’y a pas grand-chose de commun sauf le nom.

La traduction automatique a changé la donne au milieu des années 2010. Le maillon le plus lent de la chaîne s’est raccourci, le niveau d’entrée a baissé, et les versions expédiées se sont multipliées.

Pourquoi « scan » veut dire autre chose en français

En anglais, scan reste une opération technique : numériser une page. Dans l’usage francophone, le mot a glissé. « Lire les scans » ne veut plus dire lire des images numérisées, mais lire le chapitre traduit par des fans, en avance sur l’édition française. Le mot a absorbé le sens de « scantrad ».

Quand quelqu’un demande sur un forum si « les scans sont légaux », il interroge donc la scanlation, pas l’acte de numériser. La confusion a des effets. Numériser une page, selon ce qu’on numérise et ce qu’on en fait ensuite, va de la copie parfaitement licite au délit passible de trois ans de prison.

Ce que le droit français touche exactement

L’article L122-4 du code de la propriété intellectuelle tient en deux phrases, et les deux comptent :

« Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque. »

La première phrase vise la numérisation et la mise en ligne. La seconde vise la traduction, nommément. Une équipe qui traduit un chapitre sans accord ne commet donc pas une atteinte, mais deux, sur deux fondements différents. Le droit de traduire est une prérogative autonome de l’auteur. Elle est reconnue depuis 1886 par la Convention de Berne, à laquelle la France et le Japon sont parties : son article 8 réserve à l’auteur « le droit exclusif de faire ou d’autoriser la traduction » de son œuvre, pendant toute la durée de ses droits.

Une série non publiée en France reste protégée en France

C’est l’argument qu’on lit le plus souvent pour justifier la pratique : le titre n’a pas d’éditeur français, donc personne n’est lésé ici. Le raisonnement ne tient pas. L’article L111-4 du même code, combiné au principe d’assimilation posé par l’article 5 de la Convention de Berne, protège en France les œuvres des ressortissants des pays de l’Union. Un manga paru à Tokyo bénéficie de la protection française sans qu’aucun éditeur français ait à intervenir. L’absence de version française est un fait de marché, pas une vacance de droits.

Le droit moral s’ajoute au reste

L’article L121-1 donne à l’auteur un droit au respect de son nom et de son œuvre, perpétuel, inaliénable et imprescriptible. Deux gestes ordinaires du scantrad l’entament. Effacer les onomatopées et redessiner le fond qu’elles cachaient touche à l’intégrité de l’œuvre. Signer la page d’un crédit d’équipe touche à la paternité. Ces droits-là ne s’achètent pas et ne s’éteignent pas avec le temps, ce qui les rend indifférents à l’ancienneté des faits comme à la bonne foi de celui qui les enfreint.

La traduction amateur est protégée, et son exploitation reste illicite

L’article L112-3 dispose que les auteurs de traductions et d’adaptations « jouissent de la protection instituée par le présent code sans préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre originale ». Une traduction de fan, dès lors qu’elle porte des choix personnels, devient donc une œuvre de l’esprit protégée à son tour.

Cela ne l’autorise pas pour autant. La formule « sans préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre originale » veut dire que la protection du traducteur se superpose à celle de l’auteur sans jamais l’effacer. Le traducteur amateur détient donc des droits sur un texte qu’il n’a pas le droit d’exploiter.

Le but non lucratif ne fait pas exception

Aucun texte français ne subordonne la contrefaçon à un profit. L’article L335-3 qualifie de contrefaçon « toute reproduction, représentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d’une œuvre de l’esprit en violation des droits de l’auteur ». L’article L335-2 la punit de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende, portés à sept ans et 750 000 euros lorsque les faits sont commis en bande organisée, circonstance qui vise les structures montées pour durer.

Une équipe bénévole tombe donc sous la même qualification qu’une plateforme financée par la publicité. Ce qui diffère, ce sont les suites. Le préjudice se chiffre autrement, et un ayant droit n’a pas le même intérêt à poursuivre cinq bénévoles qu’un site qui vend de l’espace publicitaire autour de treize mille titres.

Copie privée, courte citation : ce que les exceptions permettent

L’article L122-5 énumère les cas où l’auteur ne peut pas interdire. Deux reviennent constamment dans la discussion, et aucun des deux ne couvre le scantrad.

La copie privée autorise les copies réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective. La loi du 20 décembre 2011 l’a resserrée en inscrivant dans le texte une condition jusque-là seulement jurisprudentielle : la copie doit être faite « à partir d’une source licite ». Tout se joue sur ces quatre mots.

  • Numériser pour soi un volume qu’on a acheté entre dans l’exception. La source est licite, l’usage est privé.
  • Enregistrer sur son disque un chapitre trouvé sur un site pirate n’y entre pas. La source ne l’est pas, et la condition tombe.

Mettre la copie en ligne sort de toute façon du champ : dès qu’elle est accessible à d’autres, elle cesse d’être privée.

La courte citation ne sauve pas davantage le scantrad, pour une raison propre aux œuvres graphiques. La Cour de cassation retient traditionnellement que l’exception s’exerce en matière littéraire et ne s’étend pas aux œuvres graphiques et plastiques, jugées indivisibles : reproduire une planche, c’est nécessairement la reproduire en entier, donc sortir de la « courte » citation. Des cours d’appel ont commencé à s’écarter de cette lecture, mais la discussion porte sur une vignette isolée commentée dans un article. Elle ne concerne en rien la reprise d’un chapitre complet.

Le lecteur et le diffuseur ne sont pas dans la même situation

Le code vise des actes : reproduire, représenter, traduire, diffuser. Celui qui se contente de lire n’accomplit aucun de ces actes, du moins pas volontairement. Sa situation se joue ailleurs, sur le terrain de la copie technique que tout affichage à l’écran suppose.

La Cour de justice de l’Union européenne a tranché ce point le 26 avril 2017, dans l’affaire Stichting Brein contre Wullems (C-527/15), plus connue sous le nom de Filmspeler. Elle a jugé que les reproductions temporaires produites par la lecture en flux d’une œuvre depuis une source manifestement illicite ne bénéficient pas de l’exception de reproduction provisoire, faute de se rattacher à une utilisation licite de l’œuvre. Transposé au manga : ouvrir un chapitre sur un site dont l’illicéité ne fait aucun doute ne relève d’aucune exception.

Le risque concret, lui, se mesure autrement. La réponse graduée confiée à l’Arcom, épouvantail habituel dès qu’on parle de téléchargement, ne s’applique qu’aux réseaux pair à pair. Elle repose sur le relevé d’adresses IP dans les échanges de fichiers. La lecture directe sur un site web ne déclenche aucun relevé de ce genre, et l’Arcom le précise elle-même en présentant son dispositif. La contrainte française s’exerce sur les sites, pas sur ceux qui les consultent.

Ce qui se passe côté sites depuis 2025

L’article L336-2 permet aux titulaires de droits et aux organismes de défense professionnelle de demander au président du tribunal judiciaire toute mesure propre à faire cesser une atteinte. La demande peut viser des tiers, notamment les fournisseurs d’accès à internet. C’est le fondement des décisions de blocage.

Le 23 juillet 2025, le tribunal judiciaire de Paris a fait droit à une demande du Syndicat national de l’édition, soutenu par neuf maisons : Casterman, Crunchyroll, Delcourt, Glénat, Kana, Ki-oon, Kurokawa, Panini et Pika. Le site visé, l’un des principaux points de lecture pirate de manga en France, proposait près de 13 000 titres et recevait plus de 690 000 visiteurs uniques par mois depuis le territoire français. Le tribunal a ordonné à Bouygues Telecom, Free, SFR, SFR Fibre et Orange d’en empêcher l’accès, notamment par le blocage des noms de domaine et sous-domaines associés, pour une durée de dix-huit mois.

Un blocage se contourne d’ordinaire en quelques jours par l’ouverture d’un site jumeau sous un autre nom de domaine. Le législateur a fermé cette porte. L’article L331-27, issu de la loi du 25 octobre 2021 et applicable depuis le 1er janvier 2022, permet à un ayant droit qui a obtenu une décision de blocage de saisir l’Arcom. Celle-ci fait étendre la mesure aux services qui reprennent en totalité ou pour l’essentiel le contenu du site condamné. La voie est administrative, donc rapide. Auparavant, chaque miroir imposait un retour devant le juge.

Deux chiffres ont accompagné cette action. Le Syndicat national de l’édition a fait état d’un recul des ventes de manga de 9,3 % en volume en 2024, et une étude publiée par Mangas.io en 2025 avance que 83 % des lecteurs de manga fréquentent des sites pirates. Le second vient d’une plateforme de lecture légale, donc d’une partie intéressée au débat, ce qui invite à le manier avec précaution.

Le Japon a durci sa loi en 2021

La loi japonaise sur le droit d’auteur sanctionnait déjà le téléchargement illicite de musique et de vidéo. Un amendement entré en vigueur le 1er janvier 2021 l’a étendu aux manga, aux magazines et aux autres écrits, avec des peines pouvant atteindre deux ans de prison et deux millions de yens d’amende.

La sanction est tombée quelques mois plus tard. Le 3 juin 2021, le tribunal de district de Fukuoka a condamné Romi Hoshino, administrateur de la plateforme Manga Mura, à trois ans de prison, 10 millions de yens d’amende et la confiscation de 62 millions de yens. Il avait été arrêté aux Philippines, puis extradé en septembre 2019. Son site passait chez les ayants droit japonais pour le plus dommageable du secteur. Le juge Hiroshi Kambara a retenu qu’il avait « une véritable vocation à gagner de l’argent » par ce dispositif.

La règle tacite des équipes n'a aucune portée juridique

Les équipes de scantrad appliquent depuis longtemps une convention interne : on arrête une série et on retire ses chapitres dès qu’un éditeur local acquiert la licence. Certaines invitent explicitement leurs lecteurs à acheter la version officielle une fois qu’elle existe.

Cette règle relève de l’éthique du milieu. Elle ne figure dans aucun texte et ne crée aucune autorisation rétroactive. Une équipe qui s’y tient scrupuleusement a traduit sans accord pendant toute la période antérieure, et l’article L122-4 ne prévoit pas de régularisation par retrait volontaire.

Son intérêt est ailleurs, du côté de la sociologie du milieu : elle montre que les traducteurs amateurs se pensent en supplétifs d’une offre absente plutôt qu’en concurrents d’un éditeur. C’est d’ailleurs par ce canal que quelques titres se sont fait connaître avant d’être achetés par des éditeurs français.

Glossaire

TermeSens
RawPlanche d'origine non traduite
ScanImage numérisée d'une planche ; en français, désigne aussi le chapitre traduit par des fans
ScanlationChapitre nettoyé, traduit et relettré par des fans (mot anglais)
ScantradÉquivalent français de scanlation
TeamÉquipe de scantrad
CleanerMembre qui efface le texte et redessine les fonds
CheckeurMembre qui relit et corrige la traduction
SimulpubPublication d'une traduction officielle le jour de la parution japonaise

Questions fréquentes

Lire une raw, est-ce légal ?

Acheter la revue ou le volume japonais et le lire ne pose aucune question : l’exemplaire a été mis en circulation par l’éditeur. Le numériser pour son propre usage relève de la copie privée, l’exception de l’article L122-5, dès lors que la source est licite et que la copie ne sort pas du cercle privé. Consulter une raw diffusée sur un site pirate est une autre situation : la planche y a été reproduite et mise à disposition sans accord.

Qu’est-ce que je risque, moi, en lisant un scan en ligne ?

La réponse graduée de l’Arcom ne couvre que les réseaux pair à pair et ne détecte pas la lecture sur un site web. La contrainte française s’exerce sur les sites, par le blocage judiciaire et par l’extension administrative aux miroirs. Reste que la lecture depuis une source manifestement illicite ne bénéficie d’aucune exception, comme la Cour de justice de l’Union européenne l’a jugé en avril 2017.

Une équipe qui ne gagne rien est-elle dans son droit ?

Non. Le code de la propriété intellectuelle ne conditionne la contrefaçon à aucun profit. L’article L335-3 vise la reproduction, la représentation et la diffusion « par quelque moyen que ce soit » en violation des droits de l’auteur, et l’article L335-2 fixe la peine sans distinguer selon le mobile.

Si la série n’a pas d’éditeur français, la traduction est-elle libre ?

Non. L’article L111-4 et la Convention de Berne assurent la protection des œuvres étrangères en France indépendamment de toute exploitation locale. Le droit exclusif de traduire appartient à l’auteur japonais, sur le territoire français comme ailleurs.

Scanlation ou scantrad, quel mot employer ?

Les deux désignent la même chose. « Scanlation » est la forme anglaise, formée sur scan et translation. « Scantrad » est la forme française, formée sur « scan » et « traduction », et c’est celle qui domine dans les communautés francophones.

Une team qui retire ses chapitres dès la licence acquise se met-elle en règle ?

Cette pratique est une convention du milieu, pas une règle de droit. Elle n’efface pas les traductions diffusées avant l’acquisition de la licence et ne vaut aucune autorisation.

La traduction faite par un fan lui appartient-elle ?

Elle est protégeable comme œuvre dérivée au titre de l’article L112-3, qui reconnaît aux auteurs de traductions la protection du code « sans préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre originale ». Cette protection ne rend pas son exploitation licite pour autant : les droits du traducteur se superposent à ceux de l’auteur, ils ne s’y substituent pas.

Écrit par Kenji