Accueil Devenir Mangaka (45) Manga (122) Comics (8) Anime (12) Webtoons (6)
Manga

Manga, manhwa, manhua, webtoon : c'est quoi la différence ?

Kenji · 10 min de lecture
Manga, manhwa, manhua, webtoon : c'est quoi la différence ?

La réponse en trois lignes. Manga, manhwa et manhua désignent un pays d'origine : le Japon, la Corée du Sud, la Chine. Webtoon ne désigne aucun pays, mais une façon de lire, le défilement vertical sur écran. Un webtoon peut donc être coréen, chinois, japonais ou français, et un manhwa peut très bien sortir imprimé sur papier.

Les trois premiers mots se ressemblent pour une raison simple : ce sont le même mot. 漫画 s’écrit avec les deux mêmes caractères chinois au Japon, en Corée et en Chine. Seule la prononciation locale change. Manga, manhwa, manhua : trois manières de dire « bande dessinée » dans trois langues voisines, exactement comme Jean, John et Giovanni sont le même prénom.

Le quatrième mot n’appartient pas à cette famille. Il ne vient pas du chinois, il vient de l’anglais, et il ne répond pas du tout à la même question. C’est de là que naît la confusion qu’on lit partout.

Ce que contient cette page

Les trois origines, en un tableau

 MangaManhwaManhua
PaysJaponCorée du SudChine
Le mot, écrit sur place漫画만화, soit 漫畫漫畫 ou 漫画
Sens de lecture sur papierde droite à gauchede gauche à droitede gauche à droite en Chine continentale, de droite à gauche pour les éditions traditionnelles de Taïwan et de Hong Kong
Couleur par défautnoir et blanccouleur dès qu'il s'agit d'un webtooncouleur
Support dominant aujourd'huile volume relié, précédé du magazine de prépublicationl'écran, en défilement verticall'écran, en défilement vertical
En Franceun rayon dédié dans toutes les librairiessurtout les plateformes, un peu le papier chez Kbooksquelques éditeurs spécialisés, Nazca, Urban China, Fei

Un lecteur qui retient cette seule grille se trompe rarement. Reste que la ligne du sens de lecture mérite qu’on s’y arrête : c’est elle qui déroute le plus de monde en librairie, et elle tient à la langue bien plus qu’à l’éditeur.

Pourquoi les trois mots se ressemblent

Le mot est chinois avant d’être japonais. Les deux caractères 漫畫 accolent l’idée de ce qui divague, de ce qui déborde, à celle du dessin. Quelque chose comme « dessins qui vagabondent ». Rien qui évoque la bande dessinée, à l’origine : le terme servait à parler de peinture à l’encre.

C’est au Japon qu’il prend son sens moderne. En 1814, Katsushika Hokusai publie le premier volume de sa Hokusai manga, une suite de carnets de croquis qui compilent des lutteurs, des arbres, des grimaces et des ustensiles de cuisine. Une quinzaine de volumes suivront. Le mot y désigne encore le croquis pris sur le vif, pas le récit en cases, mais il entre dans le vocabulaire courant et il y reste.

La Chine le récupère ensuite dans son acception nouvelle. Feng Zikai signe en 1925 une série de dessins de presse qu’il intitule Zikai manhua, et le mot bascule côté chinois vers la bande dessinée satirique puis vers la bande dessinée tout court. La Corée écrit aujourd’hui manhwa en hangeul, 만화, mais les caractères chinois qui se cachent dessous sont les mêmes.

Un mot, trois prononciations, trois industries qui ont grandi séparément. La ressemblance des noms n’est donc pas une coïncidence, et elle n’est pas non plus la preuve que ces bandes dessinées se ressemblent.

Le webtoon n'est pas un quatrième pays

Webtoon est une contraction de « web » et de « cartoon ». Il apparaît en Corée du Sud au tout début des années 2000, quand les grands portails du pays cherchent quoi faire de la bande dessinée sur un écran d’ordinateur. Daum ouvre sa plateforme en 2003, Naver suit en 2004. Le smartphone fera le reste : une page de manga tient mal dans une main, une colonne verticale y tient parfaitement.

La définition qui en découle ne parle pas de géographie. C’est une bande dessinée conçue pour être parcourue du haut vers le bas, d’une seule traite, sans pagination. L’auteur ne compose plus une planche, il compose un ruban. Il peut y ménager un blanc de trois écrans avant une révélation, ce qu’aucun album papier ne permet.

La Corée a inventé le format, elle ne le possède pas. Les voisins s’en sont emparés, y compris le pays du manga.

Un webtoon fabriqué en…… s'appelle aussiPlateforme repère
Corée du SudmanhwaDaum Webtoon (2003), Naver Webtoon (2004)
ChinemanhuaKuaikan Manhua, ouvert en 2014
JaponmangaJump Toon, lancé par Shūeisha le 29 mai 2024
Francerien de particulierCanvas, l'espace ouvert de WEBTOON

Le cas japonais tranche la question à lui seul. Shūeisha, la maison du Weekly Shōnen Jump, a monté sa propre application de manga vertical en mai 2024, avec des séries en couleur pensées pour le défilement. Ces séries sont des mangas, puisqu’elles sont japonaises. Ce sont aussi des webtoons, puisqu’elles se lisent en scrollant. Les deux étiquettes tiennent ensemble sans se contredire, parce qu’elles ne parlent pas de la même chose.

Un nom commun et une marque déposée

Il y a une deuxième source d’embrouille, et elle est typographique. WEBTOON en capitales, c’est la plateforme de Naver, le portail coréen. Webtoon en minuscules, c’est le format. La marque a servi à baptiser la chose, et le nom est resté collé aux deux.

Conséquence pratique : quand quelqu’un dit « je lis des webtoons », il peut parler de son application, ou de sa façon de lire, et les deux ne recouvrent pas le même catalogue. La plateforme héberge d’ailleurs des créations françaises, sur son espace ouvert Canvas, où n’importe qui publie sans passer par un éditeur. Un webtoon écrit à Lille reste un webtoon. Il n’est ni manga, ni manhwa, ni manhua.

Ce qui change vraiment sous les yeux

Les définitions ne servent à rien tant qu’on n’a pas ouvert le livre. Quatre différences sautent aux yeux dès la première page.

Le sens de lecture. Le japonais s’écrit traditionnellement en colonnes lues de droite à gauche, et le manga a hérité de cette organisation : première case en haut à droite, dernière page là où un lecteur français cherche la couverture. Le coréen moderne s’écrit de gauche à droite comme le français, et le manhwa papier se lit donc dans le sens auquel on est habitué. Le manhua dépend de son lieu d’édition, gauche à droite en Chine continentale, sens japonais pour les éditions traditionnelles taïwanaises et hongkongaises. Un webtoon, lui, se lit de haut en bas, et la question ne se pose plus.

La couleur. Elle ne dépend pas du pays mais du support. Un magazine japonais de prépublication tire chaque semaine des centaines de pages sur du papier bon marché, et la couleur y coûterait une fortune : le noir et blanc du manga est une décision d’imprimeur devenue une esthétique. Sur un écran, la couleur ne coûte rien de plus. Les webtoons sont donc en couleur, quel que soit leur pays. C’est pour ça qu’on croit le manhwa coloré par nature, alors que les volumes coréens vendus en France dans les années 2000, sous les labels Tokebi et Saphira, ressemblaient à s’y méprendre à des mangas.

Le découpage. Une planche de manga fait travailler l’œil dans les deux dimensions : la taille des cases, leur position sur la double page, les blancs entre elles. Le webtoon supprime cette architecture au profit d’une seule variable, la longueur. Une case étirée sur trois hauteurs d’écran fabrique un silence ; une succession serrée fabrique de la vitesse. Le lecteur ne voit jamais la suite du haut de l’œil, ce qui interdit le gag visuel en coin de page et rend le coup de théâtre plus efficace.

Le rythme. Un manga de magazine hebdomadaire avance par chapitres d’une vingtaine de pages, puis se regroupe en volumes reliés qui sortent tous les trois ou quatre mois. Un webtoon paraît épisode par épisode, à jour fixe, et l’épisode se consomme en quelques minutes. La série ne s’arrête pas au bout de dix ou quinze volumes : elle continue tant que l’audience suit, et certaines dépassent les deux cents épisodes sans jamais avoir connu de tome.

Le jour où un webtoon devient un livre

Le meilleur test de tout ce qui précède, c’est ce qui se passe quand un webtoon quitte l’écran. Delcourt a créé en 2021 le label Kbooks, adossé à sa plateforme Verytoon, pour imprimer en France des séries coréennes nées en défilement vertical.

Solo Leveling a ouvert le bal. Elle est d’abord un roman en ligne de Chugong, publié sur KakaoPage, adapté en webtoon à partir de 2018. Verytoon la met en français en janvier 2021, et le premier volume papier arrive en avril de la même année.

L’opération oblige à trancher le ruban. Ce qui était une colonne continue redevient des pages, des cases et des marges, avec les choix de recadrage que ça suppose. Solo Leveling reste un manhwa coréen, avant comme après. Le titre cesse en revanche d’être lu comme un webtoon, puisque plus rien ne défile. L’origine ne bouge pas, le format change.

Où on met la main dessus

La géographie du marché français explique une bonne partie du malentendu, parce qu’elle ne range pas les quatre mots au même endroit.

  • Le manga occupe un rayon entier en librairie et en grande surface culturelle, avec une chaîne complète d’éditeurs français installés depuis les années 1990.
  • Le manhwa se lit d’abord sur plateforme, et n’accède au papier que par sélection. Il a pourtant connu une première vie imprimée en France : les éditions SEEBD publiaient des séries coréennes sous le label Tokebi à partir de 2003 et sous Saphira à partir de 2004, jusqu’à leur faillite en 2008.
  • Le manhua reste le plus discret des trois. Nazca édite Soul Land, de Tang Jia San Shao et Mu Feng Chun ; Urban China, lancé à Angoulême en 2015, publie des auteurs chinois contemporains ; Fei a fait connaître des classiques comme San Mao, de Zhang Leping.

Le passage au numérique ne va pas de soi, d’ailleurs. Kakao avait ouvert à Paris en septembre 2021 une filiale européenne pour son application Piccoma, immense au Japon. Elle a fermé en septembre 2024. Un lectorat français attaché à son papier n’avale pas forcément un modèle taillé pour le métro de Séoul.

Questions fréquentes

Un webtoon, c’est un manhwa ?

Le plus souvent oui, jamais par définition. La majorité des webtoons diffusés dans le monde sont coréens, donc ce sont des manhwas. Un webtoon publié sur Jump Toon est japonais, donc c’est un manga. Celui qu’une autrice française met en ligne sur Canvas n’est ni l’un ni l’autre.

Un manhwa se lit-il de droite à gauche ?

Non. Le coréen moderne s’écrit de gauche à droite, et le manhwa papier se lit dans le même sens qu’une bande dessinée franco-belge. Seul le manga japonais impose le sens inversé, et le manhua le fait uniquement dans ses éditions traditionnelles de Taïwan et de Hong Kong.

Le manhua est-il toujours en couleur ?

La production numérique chinoise l’est, comme toute production numérique. La couleur tient au support et pas au pays : dès qu’une série est fabriquée pour un écran, l’imprimeur ne dicte plus rien.

Pourquoi les trois mots se ressemblent-ils autant ?

Parce que ce sont les mêmes caractères chinois, 漫畫, prononcés dans trois langues. Ils désignaient à l’origine un dessin libre, sans rapport avec la bande dessinée. Hokusai lui donne son poids en 1814 au Japon, Feng Zikai le réimporte en Chine en 1925 avec son sens moderne.

Un manga peut-il être un webtoon ?

Oui, et des maisons japonaises s’y emploient. Shūeisha a lancé Jump Toon le 29 mai 2024, une application de manga vertical en couleur. Une série y est japonaise par son origine et webtoon par sa forme, sans la moindre contradiction.

Un webtoon imprimé reste-t-il un webtoon ?

Il garde son origine et perd sa forme. Solo Leveling, imprimé chez Kbooks depuis avril 2021, est toujours un manhwa coréen ; le volume ne se lit plus en défilement, donc il ne se lit plus en webtoon. Autant dire que les deux mots n’ont jamais désigné la même propriété.

Écrit par Kenji